lundi 1 février 2010

Par un beau matin d’hiver


Pendant longtemps j’ai cru que pareil aux bernaches j’émigrerais un jour vers le sud, loin de la neige, du Saint-Laurent et des Appalaches. Je rêvais de cet hémisphère, de ses palmiers et de ses plages de sables fins, de ses filles à la peau dorée vêtues de jolis paréos colorés, de ses capitales ensoleillées ; de la Havane, de Rio et Buenos Aires. J’ai longtemps cru que la vie m’amènerait un jour à m’installer dans l’une de ces cités qui enivrent, construites de ruelles et de terrasses en bord de mer. Je me voyais assieds à la table d’un café, sirotant un piña colada, le reste fumant d’un Cohiba au bout des doigts, contemplant un groupe de danseurs se déhanchant sur le rythme endiablé d’une salsa cubaine… Et dans cette vie imaginée, je restais-là, assied des heures à cette table, grisé par les effluves marins se mêlant au doux parfum des jolies femmes.

Peu de rêves cumulent autant les clichés et pourtant, il m’arrive encore de regretter que la vie ne m’est conduite sur cette route pavée des souvenirs d’un Éden fantaisiste. Peu m’importe que ce fantasme soit tiré tout droit d’un roman de Gabriel Garcia Marquez ou d’un refrain du Buena Vista Social Club, peu m’importe que la littérature ait teinté de couleurs indélébiles ma conception du Sud et que la musique lui ait imposé ses rythmes. Cet Éden existe bel et bien. Il est là, quelque part, confiné à un racoin ensoleillé de mon esprit, un racoin irradié d’une lumière chaude, d’une lumière tropicale.

Ah! Que de mélancolie! Ces matins d’hiver passé à dégeler le pare-brise de ma voiture alors qu’il fait – 30°C à l’extérieur y sont sans doute pour quelque chose! Mon malheur me semble bien grand. Il n’a d’égal que le bonheur que je lui opposais, celui d’écouler des jours heureux sur une plage de ciel bleu, dans un îlot paradisiaque perdu au milieu de la mer des Caraïbes où le destin m’aurait fait échouer. Mais qui n’a pas fait ce rêve, me direz-vous? C’est vrai. C’est bien vrai. Tout le monde fait ce rêve et si ça se trouve, quelques uns l’ont même réalisé. Peut-être bien qu’au moment où j’écris ces lignes, l’on fait la queue quelque part afin d’acquérir un bout de plage et son palmier que la fonte des glaces n’aurait pas encore submergée. Peut-être même que plus un seul îlot des Caraïbes n’est encore disponible? Va savoir…

Néanmoins, je suis convaincu d’une chose ; c’est que mon rêve à moi était différent du vôtre… D’ailleurs, pendant que j’y pense, c’est peut-être là que tout ça devient intéressant? Si on est tous à rêver du même îlot, c’est dans notre manière d’y tuer le temps que la chose devient intéressante, parce que déménager sur une île c’est bien les premiers jours, mais après deux ou trois semaines à manger des noix de coco et à faire des sudokus, on finit par se tanner… Il faut bien se trouver quelque chose pour s’occuper un peu. Si l’on suppose qu’il existe autant de manières différentes de s’occuper qu’il y a de gens à faire ce rêve, il doit y avoir autant de variantes à celui-ci que flocons de neige sur mon patio.

Ah! Si j’avais su apprécier à sa juste valeur la musique de Kevin Parent et la littérature de Louise Portal, je ne serais sans doute pas entrain de me poser toutes ces questions sur le sud, les bernaches et les noix de coco. N’allez pas croire que je déteste la péninsule! Seulement, ces matins d’hiver à – 30°C « refroidisent » un peu mon amour du pays. Enfin…

*

Ça y est, je suis parvenu à faire démarrer ma voiture. Il est temps d’aller travailler. Adieu paradis perdu, adieu cohiba, salsa et compagnie! C’est janvier et il fait froid dans ma péninsule chérie.

Texte proposé par Jean-Sébastien Barriault

1 commentaire:

  1. Excellent texte ! La froide Matanie est d'un charme un peu plus subtil certains matins...

    RépondreSupprimer