Depuis 2006, les jeunes diplômés travaillant dans une « région ressource éloignée » peuvent obtenir au provincial un crédit d’impôt non remboursable. L’économie réalisée pour ceux se prévalant de la mesure peut ainsi atteindre 3 000$ par an, jusqu’à concurrence de 8 000$ échelonné sur 3 ans. Un incitatif à l’établissement en région ou un « bonus d’occupation » pour ceux qui décident d’y rester.
Cette initiative fiscale, le Bloc Québécois souhaite maintenant l’étendre au niveau fédéral. En effet, le projet de loi C-288, calqué sur la mesure déjà en vigueur au provincial, se base sur le succès présumé de cette dernière pour étendre l’incitatif financier au fédéral. Les jeunes diplômés choisissant de s’établir ou de demeurer par exemple dans le Bas-Saint-Laurent ou en Gaspésie, bénéficieraient alors d’un crédit total pouvant aller jusqu’à 16 000$. Une somme non négligeable dans un contexte d’endettement étudiant, fait-on valoir.
Ce projet de loi, déjà déposé une première fois en 2006, avait alors franchi toutes les étapes à la Chambre des Communes, mais le déclenchement des élections anticipées l’avait fait mourir au feuilleton. Le Bloc, de retour à la case départ, revient à la charge une seconde fois et cherche à recueillir les appuis du milieu afin de faire pression pour que cet amendement à la loi sur les impôts recueille l’appui des députés conservateurs qui s’y sont opposés.
L’objectif est ambitieux. Freiner l’exode vers les grands centres, relancer l’économie régionale grâce à l’apport de cette nouvelle main-d’œuvre. Le député de Haute-Gaspésie-La Mitis-Matane-Matapédia (ouf!), Jean-Yves Roy, reconnaît d’ailleurs que la mesure proposée est insuffisante, même s’il s’agit selon lui d’un bon point de départ. Impossible toutefois de connaître les retombées concrètes du crédit d’impôt au provincial. Dans les arguments présentés, on mesure le succès en termes de jeunes ayant bénéficié du crédit, mais on ignore si leur décision de s’établir dans une des régions ressources a été effectivement motivée par ce « bonus financier ».
La mesure ne fait pas l’unanimité. Lors de la consultation du 17 mars à Matane, divers groupes se sont exprimés, dont des jeunes issus des milieux agricoles et sylvicoles. Selon eux, ces mesures sont peu adaptées à leur cas. Un crédit d’impôt favorise en effet ceux qui gagnent un revenu suffisamment élevé pour payer de l’impôt. Or de nombreux exploitants agricoles et travailleurs autonomes ne réalisent pas de bénéfices au cours des premières années.
Soyons clairs. L’objectif principal de la mesure n’est pas de contrer l’exode au sens large, mais de faire face à la pénurie de main d’œuvre spécialisée. Elle ne s’attaque pas au problème de l’emploi : elle intervient a posteriori, puisqu’elle vise les jeunes occupant des postes dans leur secteur d’activités, des jeunes qui auraient pu aller exercer leur métier ailleurs – à Québec ou Montréal. Toutefois, ces jeunes issus de l’agriculture ou de la foresterie peuvent légitimement se demander pourquoi leur profession ne serait pas elle aussi essentielle en région, et donc ne pourrait être avantagée de la même manière celles d’ingénieur ou de médecin.
Malgré ces nuances, la mesure est certainement un coup de pouce bienvenu pour ceux qui ont fait le choix de vivre en région. Le montant peut servir au remboursement des dettes étudiantes ou encore à l’achat d’un véhicule - malheureusement indispensable hors des centres urbains. Il peut enfin permettre de pallier à la différence salariale entre un poste en région et un dans les grands centres.
Il faut toutefois garder en tête que le retour en région est davantage un appel du cœur que du portefeuille. Beaucoup de jeunes diplômés veulent d’abord un emploi stimulant, un cadre de vie agréable, un milieu social et culturel dynamique. Or on considère souvent en premier lieu les aspects économiques lorsqu’il est question de mettre en place des incitatifs à l’établissement en région. Mais bien que ces aspects soient effectivement importants, d’autres facteurs interviennent pourtant, même s’ils se chiffrent moins facilement que des millions de dollars consentis en crédit d’impôts ou des centaines d’emplois créés. Toutefois, lorsque vient le temps donner une âme à une région, ils comptent.
Parmi les causes des migrations vers les grands centres et la dévitalisation des petites collectivités de l’Est du Québec, on entend souvent les mêmes explications revenir en boucle : faible diversification de l’économie, crise forestière, politiques gouvernementales centralisatrices… Des facteurs sur lesquels le citoyen ordinaire se sent un pouvoir d’action limité, confronté à une réalité apparemment trop vaste et complexe. Un constat démobilisateur.
On néglige souvent les facteurs plus près du local - les causes endogènes, celles dont on est au moins en partie responsables. Parmi elles : les faibles niveaux de leadership et d’entrepreneurship local. Les études sur le sujet le disent pourtant : des idées novatrices menant à la création d’entreprises et de projets communautaires sont plus susceptibles de générer un environnement social et économique dynamique à même d’ancrer les jeunes dans leur milieu et d’ainsi contrer le processus migratoire. Il n’est pas ici question de s’improviser homme d’affaire pour tenter de vivifier l’économie de sa ville à grands coups d’investissements. Il s’agit plutôt de se rouler les manches et de se jeter dans l’action. De lancer des idées nouvelles, de s’impliquer dans un groupe local, de mettre sur pied des projets à sa mesure et pour sa collectivité.
Pour les jeunes, ceux-là mêmes qu’on souhaite attirer grâce aux crédits d’impôts, ce que ça implique est certainement plus exigeant que d’empocher un montant qui récompense d’avoir choisi la vie en région. Pourtant, ce bouillonnement qu’ils recherchent d’instinct dans le dynamisme des grandes villes, il résulte souvent de leur action! Plus scolarisés et flexibles, les jeunes sont en effet davantage enclins que leurs aînés à remettre en question le statut quo et à innover. Et cette effervescence qui doit venir casser l’image trop souvent véhiculée d’une région ennuyante, elle n’est pas seulement économique. Elle est aussi sociale, puisque ce sont les idées de gens motivés par le potentiel de leur milieu qui se transforment en projets d’entreprise. L’entrepreneur est d’abord un innovateur.
Parmi les nombreuses possibilités offertes permettant de dynamiser le milieu, les groupes jeunesse constituent une façon d’être autrement présent en région. À Matane, la toute nouvelle Table Jeunesse, regroupement local supporté par la Commission Jeunesse du Bas-Saint-Laurent, offre une plateforme aux jeunes Matanais pour discuter et agir pour le développement de leur MRC. Pour les nouveaux arrivants, des initiatives de ce type permettent de constater la vitalité d’un milieu. Des jeunes prennent la parole, mettent sur pied des événements. Le festival de la crevette n’est plus, mais Matane grouille de vie. Un théâtre professionnel voit le jour. La cellule locale de Kino lance des ateliers d’initiation à la caméra. La ligue d’improvisation divertie le public à toutes les semaines. Exit l’impression de mettre les pieds dans une petite ville moribonde où les gens de retour du boulot se postent devant leur téléviseur dès 5 heure et quart. Il reste beaucoup à faire, mais c’est une bouffée d’air salin bienvenue lorsqu’il nous prend une nostalgie de la capitale!
Occuper un poste en région mérite certainement un petit bonus comme celui que veut nous offrir le Bloc. Pour occuper le territoire et dynamiser la Matanie, nulle mesure, même imparfaite, n’est superflue. Son efficacité pour convaincre les jeunes de s’établir reste toutefois encore à démontrer. Car le défi est de taille : partout, on nous reflète une carte du Québec déformée, sur laquelle la région de Montréal est une mégapole hypertrophiée entourée de vagues trous noirs. Notre région n’existe qu’à peine : pas étonnant qu’on n’ait pas envie d’y vivre, en particulier lorsqu’on est jeunes et prêts à saisir les mille opportunités qui s’offrent à nous. Convaincre du contraire demande des efforts constants. Des efforts des gouvernements certes, mais surtout des efforts de ceux qui connaissent ce territoire, qui y vivent.
À nous donc, jeunes du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, de faire mentir ceux qui associent la région à l’apathie. Pour y parvenir, il ne suffit pas de faire simplement acte de présence dans les limites d’une zone qu’on nomme « région ressource ». Notre seule présence, même si elle peut constituer à certains égards un acte de résistance aux pouvoirs d’attraction des centres urbains, n’assure pas en soi l’occupation du territoire d’une façon durable. Puisque combler une lacune, contrer la pénurie, c’est encore seulement tenter d’atteindre le seuil de la viabilité. Il ne faut pas seulement habiter la région : il faut en être un citoyen actif.
Catherine Berger
au nom de la Table Jeunesse
Très bien dit! La région possède un pouvoir d'attraction que l'on néglige souvent par rapport à la ville.
RépondreSupprimerJe dirais que ce qui joue contre la région, c'est qu'à la fin de leurs études les jeunes ont une tendance à vouloir demeurer à proximité de leur réseau social construit lors de leurs 3 ou 4 années en ville. C'est là à mon avis que le crédit d'impôt joue un rôle majeur car il permet de vaincre cette résistance naturelle. Cela sert donc d'excuse à un bon nombre de jeunes professionnels qui viennent alors s'établir en région le temps du crédit d'impôt. La nouvelle communauté a alors 2 ou 3 ans pour les charmer, ce qui fonctionne souvent il faut dire.
Quand on est en couple, avec des amis et des activités en plus d'un projet de maison à proximité de la nature, qui aurait sincèrement envie de retourner en ville?
pis pour les familles qui veulent simplement y retourner eux aussi apres une couple d années en ville??????? ont en a besoin autant que les étudiants
RépondreSupprimerMon vécu va dans le même sens que Jean-GuyFree...j'ai pris le temps de prendre un peu d'expérience en ville avant de revenir en région, je n'ai pas encore d'enfants, et le comble! J'ai déjà eu une maison (donc ce n'est pas l'achat de ma première maison) alors pour moi, aucune mesure incitative! Je ne suis pas SDF, mais sans-mesure-incitative, une SMI! Décourageant...
RépondreSupprimerAndY